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Culture

La musique au service de l’âme : entre urgence humanitaire et poésie intemporelle

Il y a des projets musicaux qui marquent une époque et refusent de s’effacer. En 1995, la toute première compilation caritative de l’ONG War Child UK s’était hissée au sommet des charts britanniques avec un succès fulgurant. Baptisé « Help », le disque avait permis de récolter plus de 1,25 million de livres sterling, soit près de deux millions de dollars, pour venir en aide aux enfants et à leurs familles déchirés par la guerre en Bosnie. L’album rassemblait alors la crème de la Britpop, d’Oasis à Blur en passant par Radiohead, sans oublier un supergroupe porté par des légendes comme Paul McCartney et Paul Weller. Depuis lors, l’association cherchait désespérément à réitérer cet exploit.

Pendant longtemps, et pour de multiples raisons, l’idée d’une suite réunissant un casting aussi prestigieux n’a jamais abouti, mais la donne vient de changer. Ce vendredi marque l’arrivée de « Help(2) » chez les disquaires et sur les plateformes de streaming. Porté par des morceaux inédits d’Arctic Monkeys, d’Olivia Rodrigo ou encore de Wet Leg, cet opus vise à lever des fonds et à éveiller les consciences face au sort des populations juvéniles piégées dans les nombreuses zones de conflit actuelles, notamment en Ukraine, à Gaza et au Soudan. Rich Clarke, le directeur de la musique chez War Child, l’affirme d’ailleurs très clairement : les artistes d’aujourd’hui ne ressentent pas seulement l’envie d’agir, ils en ressentent l’absolue nécessité. C’est un moteur incroyablement puissant, prouvant que les choses se concrétisent parfois au moment précis où elles doivent exister.

L’inspiration trouvée dans le regard des enfants

L’engagement de Jarvis Cocker auprès de War Child ne date pas d’hier, puisque son groupe Pulp avait déjà reversé à l’organisation l’intégralité de la dotation financière liée à leur victoire au prestigieux Mercury Prize en 1996. Quand le producteur James Ford, l’homme derrière « More », le premier nouvel album de Pulp depuis vingt-quatre ans, lui a suggéré de participer à cette compilation inédite, le chanteur n’a pas hésité un seul instant.

Le constat dressé par Cocker est amer. Au moment du premier disque, environ 10 % des enfants de la planète vivaient dans des zones de précarité extrême. Aujourd’hui, cette proportion avoisine tragiquement les 20 %. L’enfance conditionne pourtant le reste d’une vie entière. Pour apporter sa pierre à l’édifice, le musicien a ressorti « Begging for Change », un titre entamé il y a quatorze ans qu’il n’avait jamais vraiment réussi à achever. Savoir que cette chanson allait concrètement aider des gens et tenter d’améliorer leur situation lui a finalement donné l’élan nécessaire pour en écrire la note finale, un résultat dont il se dit aujourd’hui très satisfait.

L’énergie singulière de ce morceau doit aussi beaucoup à son processus d’enregistrement dans les mythiques studios londoniens d’Abbey Road. D’ordinaire farouchement opposé à l’idée d’être filmé en cabine, un moment intime où il cherche avant tout à se défaire de toute conscience de lui-même, Cocker a pourtant fait une exception. Il a accepté que la session soit captée par un groupe d’enfants travaillant sur un documentaire autour du projet, sous la direction du réalisateur Jonathan Glazer. Adopter le point de vue de la jeunesse semblait être, selon lui, la seule approche cohérente pour une œuvre qui leur est entièrement destinée.

Quand la mélodie se fait poésie

Cette capacité qu’a une chanson de porter un message fort, de mobiliser ou d’émouvoir, traverse toutes les époques. Parfois, l’engagement prend la forme d’une urgence humanitaire, et d’autres fois, c’est au détour d’un refrain beaucoup plus ancien que l’on découvre une véritable profondeur littéraire. Il arrive souvent qu’un morceau soit à la fois de la musique et de la poésie pure. On se laisse emporter par le rythme, puis les paroles surgissent, suscitant l’étonnement. La beauté du langage et l’éloquence de certaines formules laissent parfois sans voix. Il suffit de se replonger dans les années 60 pour réaliser à quel point certains succès éphémères, ces fameux tubes d’un jour, s’apparentent aux pages de grands recueils de vers.

Trois éclats lyriques d’une décennie révolue

Prenons d’abord cette chanson pleine de légèreté, initialement interprétée en 1944 par la star multimédia Bing Crosby pour le film « Going My Way ». Près de vingt ans plus tard, le duo formé par Big Dee Irwin et Little Eva s’en empare pour livrer une version vibrante, rythmée par un solo de guitare, des percussions marquées et des jeux d’écho vocal. On y perçoit autant des musiciens en pleine performance que des gens en train de s’amuser. La poésie réside ici dans la simplicité la plus absolue, aussi lumineuse et évidente qu’une étoile accrochée dans le ciel nocturne.

Vient ensuite l’incontournable « Angel Of The Morning ». Demander simplement à être appelé « l’ange du matin » reste sans doute l’une des phrases les plus délicates jamais écrites pour ouvrir un refrain. Bien que d’abord enregistré par Evie Sands, c’est l’interprétation de Merrilee Rush en 1968 qui a véritablement propulsé ce titre vers les sommets. Derrière la douceur de cette mélodie maintes fois reprise et samplée, l’auditeur attentif découvre un puissant message d’affirmation de soi. Le texte revendique une réelle indépendance intime et sexuelle, invitant chacun à assumer ses propres choix et son histoire personnelle.

Enfin, l’empreinte mélancolique du temps qui passe trouve un écho magistral dans « Funny (How Time Slips Away) ». Écrite en 1961 par Willie Nelson pour le chanteur de country Billy Walker, cette complainte a paradoxalement fait la gloire de plusieurs artistes le temps d’un seul tube, à l’image de Jimmy Elledge en 1962 puis de Joe Hinton en 1964. C’est d’ailleurs ce dernier qui s’approprie ce classique avec une force inouïe. Naviguant habilement entre le chant et la parole, Hinton déploie une voix ample, vibrante et profondément soul, qui semble littéralement envahir l’espace sonore pour raconter, avec une poésie brute, l’inévitable fuite du temps.